« Je fais du MMA, mais le Jiu-Jitsu ne m’intéresse pas ! »
Cette phrase, on l’entend régulièrement dans les salles. Elle est généralement prononcée par des pratiquants attirés par la boxe, les coups de pied, les enchaînements spectaculaires et l’intensité des échanges debout.
Préférer la percussion est parfaitement compréhensible. Chacun entre dans le MMA avec ses goûts, ses qualités et sa sensibilité. En revanche, vouloir pratiquer sérieusement le MMA tout en refusant d’apprendre les sports de préhension constitue une contradiction.
Car le MMA n’est pas de la boxe pratiquée dans une cage.
C’est un sport dans lequel il faut savoir frapper, saisir, lutter, déséquilibrer, faire tomber, contrôler, se relever, se déplacer au sol et soumettre. La Fédération française de MMA le définit elle-même comme une discipline autorisant les techniques de percussion et de préhension, debout comme au sol, couvrant toutes les distances du combat. Elle précise également que la cage, les mitaines et les règles propres au MMA transforment profondément la manière dont ces distances s’expriment.
JJB, No-Gi et grappling : une même famille
Commençons par clarifier les termes.
Le Jiu-Jitsu brésilien, le No-Gi et le grappling ne sont pas parfaitement identiques sur le plan réglementaire. Le JJB traditionnel utilise le kimono et autorise les saisies sur le vêtement. Le No-Gi se pratique sans kimono. Le grappling peut adopter différents systèmes de points et autoriser davantage de techniques de jambes ou d’amenées au sol.
Mais ces disciplines reposent sur un socle commun :
contrôler un adversaire, le déséquilibrer, l’amener au sol, progresser dans les positions, sortir d’une position défavorable, immobiliser, étrangler ou appliquer une clé articulaire.
Les règlements du JJB valorisent précisément cette logique : amenée au sol, renversement, passage de garde, montée et contrôle du dos. Une amenée au sol ou un renversement rapporte deux points, un passage de garde trois points, tandis que la montée et le contrôle du dos en rapportent quatre. Ce système traduit une véritable hiérarchie tactique : mettre l’adversaire au sol, franchir ses défenses, puis atteindre une position permettant de le contrôler ou de le finaliser.
On peut donc préférer une variante à une autre. On peut aimer le No-Gi et moins apprécier le kimono. On peut préférer la lutte, le grappling ou la luta livre au JJB traditionnel. Mais dire que l’ensemble de ces apprentissages ne présente aucun intérêt pour le MMA revient à ignorer une partie fondamentale du combat.
Le fameux « 33 % »
Dire qu’un pratiquant refusant le grappling n’apprend que 33 % du MMA est une formule pédagogique, et non une mesure scientifique exacte.
Elle permet néanmoins de représenter les trois grandes situations auxquelles un combattant doit être capable de répondre :
la percussion à distance, la préhension debout et les transitions, puis le combat au sol.
Le problème est même plus important que ce simple découpage. Les sports de préhension ne concernent pas uniquement le moment où les deux combattants sont déjà au sol. Ils influencent aussi la façon de se tenir debout, de se déplacer, de frapper et de défendre.
Un excellent boxeur peut utiliser une garde, des appuis et des esquives parfaitement adaptés à la boxe anglaise. Mais en MMA, il doit constamment tenir compte de la possibilité d’une saisie de jambe, d’un changement de niveau, d’un corps-à-corps ou d’une projection contre la cage.
Il ne peut donc pas simplement reproduire sa boxe.
Sa posture doit lui permettre de défendre une amenée au sol. Ses enchaînements doivent limiter les possibilités de saisie. Ses coups de pied doivent être déclenchés avec une conscience particulière de l’équilibre et du replacement. Ses déplacements doivent tenir compte de la clôture. Même sa distance de frappe est conditionnée par la menace de lutte.
La boxe est indispensable au MMA, mais la boxe du MMA doit être adaptée à la menace de préhension.
Un combattant qui ne connaît pas la lutte ou le grappling ne sait pas réellement à quelle distance il est en sécurité. Il ignore quand ses hanches sont accessibles, quand sa jambe avant peut être saisie ou quand son dos risque de se retrouver contre la cage.
Savoir frapper ne suffit pas lorsque l’autre décide de vous saisir
Dans un combat, on ne choisit pas toujours la situation.
On peut vouloir rester debout. Encore faut-il être capable de l’imposer.
Dès qu’un adversaire entre au contact, saisit le bassin, contrôle les jambes ou vous pousse contre la cage, le combat change de nature. La puissance de frappe ne suffit plus. Il faut comprendre les appuis, les contrôles de tête, les underhooks, les changements de niveau, la position des hanches et la répartition du poids.
Il faut savoir défendre une amenée au sol, mais aussi se relever lorsqu’elle a réussi.
Car « défendre le sol » ne consiste pas simplement à connaître deux ou trois clés. Cela suppose d’apprendre à :
protéger son cou et ses articulations, conserver une structure, créer de l’espace, récupérer une garde, empêcher le passage, sortir d’une montée, défendre son dos, renverser une position, contrôler les hanches adverses et se relever sans offrir immédiatement une nouvelle amenée au sol.
Il faut également savoir utiliser les positions dominantes pour frapper. En MMA, la montée, le contrôle latéral ou le contrôle du dos ne sont pas seulement des positions permettant de chercher une soumission. Ce sont aussi des plateformes permettant de frapper tout en limitant les capacités de réponse de l’adversaire.
Les règles unifiées du MMA considèrent d’ailleurs comme du grappling efficace les amenées au sol, les tentatives de soumission, les renversements et l’obtention de positions avantageuses. La domination au sol n’est pas appréciée uniquement selon le temps passé à maintenir une position, mais selon ce que le combattant en fait : progresser, frapper, soumettre ou obliger son adversaire à rester continuellement sur la défensive.
Pourquoi les lutteurs ont-ils autant marqué l’histoire du MMA ?
Les meilleurs combattants ne sont pas tous issus de la lutte et il serait faux d’affirmer qu’un lutteur bat automatiquement un boxeur ou un spécialiste du JJB.
Le MMA moderne est devenu beaucoup trop complet pour cela.
Une étude portant sur 174 champions et combattants classés dans les quinze premiers de l’UFC a d’ailleurs constaté que la catégorie la plus représentée était désormais celle des combattants au style véritablement mixte, devant les spécialistes de la percussion et les spécialistes du grappling. Les auteurs soulignent que les débuts du MMA étaient davantage dominés par les lutteurs et les grapplers, tandis que l’élite actuelle est devenue beaucoup plus polyvalente.
Mais si les lutteurs ont occupé une place aussi importante dans l’histoire du MMA, ce n’est pas un hasard.
La lutte donne une compétence tactique considérable : la possibilité de décider où le combat doit avoir lieu.
Un bon lutteur peut tenter de maintenir le combat debout face à un spécialiste du JJB. Il peut au contraire amener au sol un meilleur boxeur. Il peut utiliser la cage, fatiguer son adversaire, casser son rythme et l’obliger à travailler dans des positions inconfortables.
Cette capacité à choisir ou à imposer la zone de combat est extrêmement précieuse.
Une étude consacrée à 234 combats masculins de l’UFC a montré que l’activité de grappling et la précision technique figuraient parmi les indicateurs les plus influents pour différencier les vainqueurs des perdants. Les frappes significatives au sol, la précision des amenées au sol et les passages offensifs faisaient notamment partie des variables importantes. Cela ne signifie pas que la frappe serait secondaire, mais que le résultat d’un combat d’élite dépend d’une interaction entre précision, percussion et maîtrise des phases de préhension.
Autrement dit, les lutteurs ne réussissent pas seulement parce qu’ils savent faire tomber. Ils réussissent parce qu’ils comprennent les transitions, le contrôle du corps adverse et la gestion de l’espace.
Le sol ne sert pas uniquement à soumettre
Un pratiquant débutant imagine parfois que le grappling consiste principalement à apprendre des clés de bras et des étranglements.
C’est une vision très incomplète.
La première fonction du grappling en MMA est souvent de ne pas subir.
Savoir reconnaître une guillotine empêche d’offrir son cou lors d’une amenée au sol. Savoir défendre son dos évite une soumission rapide. Savoir utiliser une demi-garde empêche l’adversaire de s’installer totalement. Savoir contrôler une posture limite le ground and pound.
La deuxième fonction consiste à récupérer une situation favorable.
Un combattant peut être amené au sol et parvenir à se relever. Il peut être placé sous son adversaire et réussir un renversement. Il peut utiliser une menace de soumission pour créer l’espace nécessaire à une sortie.
Enfin, la troisième fonction est offensive : contrôler, frapper, progresser et finaliser.
Le grappling n’est donc pas une collection de techniques indépendantes. C’est un langage permettant de comprendre ce qui se passe lorsqu’un combat cesse d’être un simple échange de coups.
Pourquoi l’apprentissage est-il aussi frustrant ?
Il faut également être honnête : le JJB, le grappling et les différentes formes de lutte demandent du temps.
Beaucoup de temps.
Dans les sports de percussion, un débutant peut rapidement ressentir une certaine satisfaction. Il apprend un direct, un crochet ou un enchaînement et parvient parfois à le reproduire dès la première séance sur un sac ou des paos.
En grappling, connaître intellectuellement une technique ne signifie pas encore être capable de l’appliquer contre un partenaire qui résiste.
Il faut comprendre le placement, le poids, les angles, les leviers et le bon moment. Quelques centimètres peuvent transformer une technique efficace en mouvement totalement inutile. Une main mal placée, un coude trop ouvert ou un bassin insuffisamment engagé peuvent faire échouer l’ensemble de l’action.
Le débutant est donc régulièrement contrôlé, renversé et soumis sans toujours comprendre pourquoi.
Cette expérience peut être frustrante pour quelqu’un qui possède déjà un bon niveau dans un autre sport de combat. Il retrouve soudain une position d’élève. Sa force et son explosivité ne suffisent plus. Il doit accepter de perdre, de recommencer et de progresser lentement.
Mais cette frustration est précisément ce qui construit la compétence.
Il faut plusieurs années de pratique sérieuse pour développer des bases réellement solides : une défense instinctive, une capacité à conserver son calme dans une mauvaise position et des réactions techniques qui continuent à fonctionner sous la fatigue et la pression.
Une étude observationnelle menée pendant huit semaines auprès de pratiquants de MMA confirme d’ailleurs que leur préparation ne se limite pas à un entraînement généraliste : elle associe travail de percussion, lutte, JJB, sparring spécifique et séances complètes de MMA. Les chercheurs rappellent que la pratique compétitive nécessite de maîtriser plusieurs composantes techniques et physiques exigeantes.
Préférer la boxe, oui. Refuser d’apprendre, non.
Personne n’est obligé d’aimer toutes les dimensions du MMA de la même manière.
Un combattant peut construire son identité autour de sa boxe. Il peut chercher à imposer un combat debout et à développer une stratégie fondée sur ses déplacements, sa vitesse ou sa puissance.
Mais pour imposer cette stratégie, il devra savoir défendre les amenées au sol, sortir du clinch, utiliser la cage et se relever.
Il devra donc apprendre à lutter.
De la même manière, un spécialiste du JJB qui veut réussir en MMA doit apprendre à encaisser, à entrer au contact sans se faire toucher, à utiliser les frappes et à adapter ses positions au ground and pound.
Le MMA n’exige pas que chacun devienne expert dans toutes les disciplines. Il exige en revanche que personne ne soit totalement ignorant dans l’un de ses compartiments.
On peut avoir une spécialité.
On ne peut pas se permettre d’avoir un vide.
Dire « le Jiu-Jitsu ne m’intéresse pas » lorsque l’on veut faire du MMA revient donc à confondre ses préférences personnelles avec les exigences réelles du sport.
Le combat ne vous demandera jamais quelle discipline vous préférez.
Il vous imposera une distance, une position et un problème à résoudre.
Et dès que votre adversaire posera les mains sur vous, il sera déjà trop tard pour décider que la préhension aurait finalement mérité un peu de votre attention.
Sources :
- https://www.fmmaf.fr/wp-content/uploads/2023/04/FMMAF_CodeSport_v810_Jeune-Amateur.pdf
- https://uww.org/governance/regulations-grappling
- https://ibjjf.com/books-videos
- https://www.abcboxing.com/unified-rules/
- https://www.abcboxing.com/wp-content/uploads/2025/08/Unified-Rules-of-MMA-8.2025.pdf
- https://pubmed.ncbi.nlm.nih.gov/27569006/
- https://doi.org/10.1016/j.jsams.2016.08.001
- https://thesportjournal.org/article/age-regional-distribution-and-fighting-styles-of-elite-mixed-martial-arts-athletes/
- https://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0251266
- https://doi.org/10.1371/journal.pone.0251266

